Il y a 40 ans au FC Gueugnon
Viols aux vestiaires
Dans l’imaginaire collectif, Gueugnon, c’est l’inox et le football – ou le football et l’inox, selon les sensibilités –, une ville ouvrière de Saône-et-Loire dont le cœur bat au rythme des forges et des acclamations des supporters du stade Jean-Laville.
Si aujourd’hui l’usine n’a plus rien de familial, si les ambitions du FC Gueugnon qui avait accompli, en 2000, l’exploit de battre le PSG, en finale de Coupe de la Ligue, ne sont plus du même ordre, la ville reste marquée par ce qui l’a façonnée.
C’est à ce Gueugnon là, à ses figures, sa diversité et ses moments de liesse, que Valérie Perrin rend hommage, en choisissant sa ville natale comme théâtre de son quatrième roman, Tata, paru en septembre 2024. Un immense succès de librairie, dès la première semaine, et pour longtemps, l’intrigue autour de la tante Colette et sa mort mystérieuse passionnant toujours plus de lecteurs.
Mais rapidement, les confidences d’un personnage secondaire fissurent le décor : enfant, il a subi des agressions sexuelles, commises par un dirigeant du club de football local. Un notable, cadre aux Forges, intégré et connu de tous. Et d’autres enfants ont connu le même sort.
Notre première pensée, alors, c’est que le roman est un moyen pour l’autrice d’aborder, à travers la fiction, le fléau des violences sexuelles dans le sport, que de nombreuses affaires ont mis sur le devant de la scène, après des décennies d’omerta, au cours des dernières années. Mais des doutes, une sorte de malaise et une question finissent par s’imposer : et si, derrière le personnage surnommé « Charpie », se cachait un prédateur réel ?
À la rédaction du Journal de Saône-et-Loire, on se met à considérer autrement les pages qui le mentionnent, et à s’interroger : s’il a véritablement existé et sévi pendant trois générations, qui était-il, et jusqu’où est-il allé ? Combien d’enfants ont été touchés, combien ont gardé le silence, et surtout, pourquoi ces faits n’ont jamais rencontré l’écho que leur ampleur et leur gravité auraient dû provoquer ?
C’est à ce moment-là que le travail journalistique commence. Qu’il convient de se détacher du livre pour sonder le terrain, tâcher de retrouver, s’ils existent bien, victimes et témoins, tenter d’analyser et de comprendre non seulement des faits mais tout ce qui constitue le canevas d’un Gueugnon que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître, et qui mêle attachement au club de foot, domination d’une usine qui fait vivre des familles entières… et influence d’une époque où la parole d’un enfant n’a souvent que peu de poids face à celle d’un adulte respecté.
C’est une vague intuition qui marque le point de départ de nos recherches : l’idée que Charpie pourrait, tout bonnement, être le nom de famille – fort répandu – Pichard, dont la romancière aurait inversé les syllabes. Rien qu’une hypothèse, que l’on confronte, sans la moindre certitude, à la vérification du réel. Et là, c’est comme si le personnage prenait réalité, brutalement, sur l’écran de notre ordinateur : il s’appelle Robert Pichard. Et il est en photo sur le site internet des Glorieux FCG, gardien de l’histoire du club Jaune et Bleu.
La suite,
c'est notre enquête,
à découvrir ici
Ils se tiennent bien droit, mains croisées dans le dos, ou accroupis, avant-bras sur les cuisses, tentant sans doute d’afficher la contenance des Platini, Beckenbauer, Pelé ou Rocheteau dont certains ont punaisé les posters aux murs de leur chambre, ou collectionnent les célèbres images autocollantes.
Aux yeux plissés des uns, on devine un soleil haut dans le ciel, dans le dos du photographe. Aux coupes de cheveux des jeunes garçons, on situe la décennie.
Parmi ces petits Gueugnonnais, Jean*. Le voilà à 9 ans, en 1980, sourire discret. On le retrouve encore sur les photos des saisons suivantes, et l’on se prend à chercher des ressemblances avec l’homme de 54 ans qu’on a rencontré et qui vit depuis longtemps loin de la cité des Forges. « Moi, j’étais le timide, très réservé, très respectueux de l’autorité », expose celui qui a usé ses crampons au FC Gueugnon jusqu’à son entrée au lycée, en 1986.
Des années dont il tire de beaux souvenirs, au rang desquels il cite immédiatement un stage au Lavandou, organisé par le club, qui lui permet de voir la mer pour la première fois, mais entachés par la présence et les actes d’un des dirigeants, qu’il dit avoir subis et observés : « Au cœur de ça, il y avait un salopard qui tripotait des gamins. » Et qui ne se serait manifestement pas limité à des attouchements.
L’homme auquel ce témoin fait référence se nomme Robert Pichard. Décédé près de Lyon en 2014, à l’âge de 83 ans, il figure encore aujourd’hui sur une poignée de photos, parmi les plus de
1 000 que rassemble le site internet Glorieux FCG, œuvre des membres passionnés de l’Amicale des anciens du FCG, qui s’emploient à alimenter la mémoire d’un club dont l’histoire si particulière a marqué des générations, bien au-delà des frontières du département.
La plus ancienne - sur laquelle Robert Pichard apparaît, comme la plupart du temps, en costume cravate -, atteste d’une présence au club qui remonte au moins à la saison 1959-1960. Il approche alors la trentaine et pose en compagnie de jeunes de 16 à 18 ans, les « juniors ». Présenté dans la légende comme « dirigeant », il exercera des fonctions au FCG jusqu’au début de la seconde moitié des années 1980, assurant à ce moment-là la mission de « responsable des équipes jeunes ». Il est en même temps, et depuis le milieu des années 1950, cadre aux Forges, au service mécanographie, ancêtre de l’informatique.
Une longévité impressionnante dans le paysage gueugnonnais qui justifierait qu’une fiche lui soit consacrée dans « Le Gotha des dirigeants », section du site Glorieux FCG qui recense près de 100 noms. Ceux des figures historiques du club, marqué de leur empreinte, mais aussi ceux qui n’auront passé qu’une saison d’encadrement au sein des Forgerons.
Surprenant, donc, que le nom de Robert Pichard n’y apparaisse pas, et difficile de voir dans cette curieuse absence le résultat d’une simple négligence, tant le site fourmille de documents et d’anecdotes, depuis la création du club en 1940. A-t-on plutôt voulu gommer le plus possible de traces de son passage chez les Jaune et Bleu ?
En réalité, la fiche qui retraçait le parcours de Robert Pichard a bien existé. Elle était même encore en ligne il y a quelques années. Et c’est une icône du football gueugnonnais qui lève le voile sur cette étrange disparition : « Quelques années après la mise en place du site, j’ai reçu un coup de téléphone plutôt vindicatif », se remémore Michel Berthommier.
Dernier d’une fratrie de quatre garçons qui se sont tous illustrés dans le milieu du ballon rond, l’actuel vice-président du FCG en est aussi la mémoire vivante. Il est à l’origine, aux côtés de son ami Michel Chaussin, de la création du Club des anciens du FCG, et du site internet Glorieux FCG. « La fiche, c’est moi qui l’avais rédigée », poursuit-il, un gobelet de café entre les mains, dans une salle de réunion du stade Jean-Laville, qu’il fréquente encore quasi quotidiennement.
« L’homme que j’ai à ce moment-là au téléphone est assez virulent, il me dit qu’il faut enlever cette fiche, que Robert Pichard touchait des enfants, que c’est une saloperie. » Le souvenir de la conversation – ou plutôt de la sommation – remonte à quelques années, mais le septuagénaire n’a pas oublié le sentiment qui l’a envahi en entendant ces mots. « Je me dis que ce n’est pas possible, qu’on ne parle pas de la même personne. »
« Je tombe des nues,
je n’aurais jamais imaginé ça »
Car Michel Berthommier a bien connu Robert Pichard. « C’était un ami de mon père – André Berthommier a été secrétaire général du FCG de 1961 à 1983 –. Je tombe des nues, je n’aurais jamais imaginé ça. Robert Pichard, c’était quelqu’un de crédible, de respecté. Je n’ai pas compris. Alors au début je ne fais rien. »
Mais 48 heures plus tard, l’homme rappelle, et durcit le ton. « Il me dit "comment ça se fait que la fiche soit encore là ?". Et il me menace, me dit qu’il va aller à la gendarmerie pour la faire enlever. » Michel Berthommier s’exécute alors, et supprime la fameuse fiche. Une façon de calmer le jeu, pour celui qui, à ce moment-là, ne parvient pas encore à croire que Robert Pichard ait pu se rendre coupable des faits rapportés par l’homme au téléphone. « Mais j’ai gardé cet appel dans un coin de la tête, reconnaît-il. Je n’ai pas oublié ce qu’il m’a dit. Et puis à un moment donné, des bruits ont circulé… et j’ai été forcé d’admettre que c’était vrai. »
Le curriculum vitæ de Robert Pichard n’existe donc plus ailleurs que dans les mémoires de ceux qui l’ont connu,
et il faut désormais fureter assez longtemps sur le site pour retrouver quelques mentions de son nom. Suffisant pour apaiser celui que la colère et la douleur avaient conduit à ces coups de téléphone ? Pas vraiment.
« Toute ma vie a été bancale »
Car pour cet homme, aujourd’hui âgé de 53 ans, la rencontre avec Robert Pichard a eu de lourdes conséquences. « J’ai eu de graves problèmes d’addictions, je suis suivi par des psys depuis plus de 30 ans. Toute ma vie a été bancale. Je ne dis pas que tout vient de ça, mais quand tu subis ce genre de choses à l’âge de 8 ans, les fondations sur lesquelles tu te construis ne sont pas solides », confie Lucien*, par téléphone. Ce qu’il évoque, c’est ce que nous ont confié une dizaine d’hommes, aujourd’hui quinquagénaires ou sexagénaires : des attouchements, lors de prétendues visites médicales ou après des petits bobos sur le terrain, seuls dans les vestiaires, et pour certains, comme lui, des viols.
« J’ai enfoui tout ça pendant très longtemps, et puis les souvenirs sont revenus. Et je travaille toujours là-dessus avec ma psy, elle pense qu’il y a eu quelque chose d’encore plus grave qui n’est pas remonté. »
De ce mercredi, il revoit le vestiaire, une veste verte accrochée à un porte-manteau, le pantalon en tergal de Pichard. « Je sais que je portais un slip à carreaux rouges, je suis sûr qu’il y a eu pénétration. »
Conséquence probable des amnésies qui touchent fréquemment les victimes de violences sexuelles, et tout particulièrement lorsqu’elles surviennent dans l’enfance, il ne sait pas encore, à l’heure actuelle, si son agresseur l’a violé avec son doigt ou son sexe. « Mais je me souviens très bien de l’après, et d’avoir eu mal. Vraiment mal. »
« Dans le vestiaire,
il y avait Robert Pichard »
L’épisode qu’a connu Olivier Lauprêtre est assez ressemblant. Lui se souvient qu’on lui dit, un jour d’entraînement, aux alentours de 1984 – il a alors 12 ou 13 ans - d’aller dans les vestiaires pour « se faire examiner ». Plus de 40 ans après, il ne parvient pas à se remémorer le visage de la personne qui le lui demande : « Je n’arrive pas à savoir si c’était un adulte ou un enfant », reconnaît-il.
La suite est en revanche beaucoup plus nette : « Dans le vestiaire, il y avait Robert Pichard, un monsieur souriant qu’on voyait tout le temps lors de nos entraînements, et qui avait toujours son petit chien blanc avec lui. Il m’a fait monter sur le banc et il a introduit son doigt dans mon anus, je me souviens que j’ai eu mal. »
Longtemps, il pensera que c’est un attouchement. « Mais c’était un viol, je l’ai compris bien plus tard, à mes 30 ans. Il y a une affaire de pédophilie qui était sortie dans la presse, ça a fait remonter le souvenir et en faisant des recherches, j’ai réalisé que ce que j’avais subi, c’était un viol. C’est sûrement parce que je n’avais pas mesuré que c’en était un, que j’ai réussi à surmonter ça », souffle-t-il.
« Ça a toujours été là,
ça m’a abimé »
Jean aussi a repensé à Robert Pichard, au cours des quatre décennies qui ont fait du petit garçon timide un homme accessible resté discret. « Ça a toujours été là, ça m’a abimé », résume-t-il. Et si le ton est calme et la voix posée, le ressentiment se perçoit quand il évoque son expérience.
« J’avais 11 ans, c’était un samedi. Nous avions joué à Paray-le-Monial. Le car nous a déposés sur la place des Forges, comme toujours après un déplacement, retrace-t-il. Je m’étais un peu fait mal aux adducteurs pendant le match. Normalement je rentrais à pied, mais Pichard m’a dit qu’il allait me ramener. »
Sauf qu’ils ne rejoindront pas directement le domicile du petit garçon, et feront étape chez Pichard.
« Il a tiré un petit matelas bleu de camping de derrière son canapé, et il m’a caressé. Il remontait le long des cuisses. Je me souviens de son chien qui nous tournait autour. Je suis resté en slip, mais j’avais le souvenir que ce n’était pas normal. J’étais terrorisé. »
Il finit par lui dire de se rhabiller et le raccompagne chez lui. « Il a dit à ma mère qu’il m’avait examiné, qu’il avait un diplôme, et que ce n’était rien de grave. Je pense qu’il l’a fait pour s’assurer que je ne dirais rien, car il habitait à une rue de chez moi, j’aurais pu rentrer tout seul. »
Effectivement, Jean n’évoquera pas cet épisode avant des années. Ni auprès de ses parents, ni devant ses copains. Mais plus tard, il entendra des garçons parler entre eux des fameuses visites médicales : « Ils en rigolaient, disaient "tu t’es encore fait tripoter par le père Pichard" ».
Jean se rappelle aussi l’avoir vu disparaître, en plein match, dans le vestiaire, avec un jeune qui venait de se blesser : « Je n’arrêtais pas de penser à ce qu’il devait être en train de lui faire. »
Il se souvient d’avoir observé cet homme, qui avait « de la prestance », assister aux entraînements du mercredi, alors que leur gestion ne faisait pas partie de ses attributions, et « mater dans les douches ».
Une présence dans ces lieux – où « il n’avait rien à faire », comme le relève François*, une autre victime –, que de nombreux témoignages confirment : « Il était tout le temps là, avec son chien, un genre de yorkshire, de terrier – un cairn terrier, selon un ancien collègue de travail de Pichard, NDLR –. Quand on sortait des douches, quand on se rhabillait », retrace Stéphane*, qui assure ne pas avoir été touché par Pichard mais s’être longtemps interrogé sur les motifs qui attiraient « cet homme important » près de gamins dont « le rêve absolu était de jouer en équipe première, au stade Jean-Laville ».
Il ne sait que depuis peu ce que d’autres ont subi. Dans son cercle de copains, dont certains ont quitté la cité des Forges, des noms ont circulé et des souvenirs sont remontés à la surface.
Beaucoup témoignent en effet de pratiques devenues, à l’époque, habituelles, de visites médicales qui font presque office de rites de passage, et d’un « soigneur » qu’on essaie d’éviter : « Pour un bobo à la cheville, il m’a fait enlever mon slip, confie François. Quand un gamin se faisait mal, il l’amenait dans les vestiaires, faisait sortir les autres et il le faisait s’allonger. Et le pire c’est qu’il n’était pas médecin, il n’y connaissait même rien. On redoutait tous de se faire un bobo, parce que pour un mal à la jambe, il fallait systématiquement vérifier que ce n’était pas allé jusqu’en haut. »
« Il aimait les garçons avant la puberté. On évitait de se retrouver seuls avec lui, confirme un autre témoin. Il se présentait comme un pseudo-docteur et il auscultait les jeunes garçons. Le surnom qu’on lui donnait entre nous, c’était le tâteur de couilles. »
Un sobriquet que les enfants de l’époque ne se seraient toutefois pas hasardés à employer devant le concerné, ou d’autres adultes. Ils sont nombreux à le préciser, insistant sur le titre : « Pour nous, c’était ‘Monsieur’ Pichard ». Car l’homme était particulièrement respecté, au club de foot comme aux Forges. « C’était quelqu’un qui en imposait », « un monsieur bien éduqué », « quelqu’un de haut placé », confient plusieurs personnes, enfants ou adultes à l’époque des faits.
« Il a été mon meilleur dirigeant », reconnaît même Jean-Jacques, dit Jacquou, Émorine. L’illustre gardien de but du FC Gueugnon, artisan de la belle aventure du club en Coupe de France en 69 et 70, et à qui l’hebdomadaire France-Football aura attribué 19 fois « la note 5 étoiles », selon le site Glorieux FCG, se souvient très bien du Robert Pichard des années 60, lorsqu’il était « une sorte de symbole des équipes juniors », pour reprendre les termes de Michel Berthommier.
À ses premiers souvenirs de succès sur le terrain – accession aux 16e de finale de la coupe Gambardella, équipe championne de France Junior en 62… – Jacquou associe irrémédiablement l’image de Pichard, que rien à l’époque ne semblait pouvoir ternir.
« Il n’a jamais eu un geste déplacé avec nous, rien, assure-t-il. C’était un gars qui s’y connaissait en foot, qui s’y intéressait vraiment et savait de quoi il parlait. »
Visiblement affecté par ces révélations, il résume, affligé : « C’était quelqu’un qui devait avoir deux visages. » Pour lui, les agressions ont dû avoir lieu « quand Robert Pichard s’est retrouvé avec des enfants plus jeunes », autrement dit à partir de la fin des années 1970.
« C’est sûr qu’il n’allait pas s’attaquer aux Juniors – équivalent des U18 aujourd’hui, NDLR – qui étaient quasiment des adultes », nous a confirmé une victime. Il n’a pas touché non plus Michel Berthommier, qui se rappelle encore précisément, plus de 50 ans après, ce retour d’un tournoi à Marcigny, à 4 heures du matin, dans la voiture de Pichard, « un coupé 1 200 S ».
Une expérience qui n’a rien d’un mauvais souvenir : « Il ne s’est rien passé, assure-t-il. Mais j’avais 15 ou 16 ans… et j’étais le fils du secrétaire général du club », concède-t-il.
Aux yeux de ceux qui ont travaillé avec lui, et qui n’auraient eu vent de ses agissements que récemment – pour beaucoup grâce au roman de la Gueugnonnaise Valérie Perrin, qu’ils ont lu ou dont on leur a parlé –, l’ancien chef de la mécanographie aux Forges, arrivé à Gueugnon en 1956 ou 1957, paraissait tout aussi insoupçonnable. « Il y a ces victimes, ces témoins, donc on est forcé d’y croire, mais on n’aurait jamais pensé une chose pareille », soufflent-ils.
« Ça avait l’air d’être quelqu’un de tellement droit, s’émeut l’un d’eux, qui en conserve des souvenirs d’autant plus particuliers que c’est Robert Pichard qui lui a appris le métier, à une époque où l’informatique en était à ses balbutiements. Un temps où un seul ordinateur « occupait une pièce entière, qu’il fallait réfrigérer ». Un âge où faute de disque dur, les données étaient saisies à l’aide de cartes ou de bandes perforées.
« Son domaine, l’informatique, impressionnait déjà, note un témoin. Et lui aussi avait de la prestance, il était sûr de lui. Il en imposait. » Tout en parvenant sans difficultés à s’insérer et créer des liens d’amitié.
« C’était boulot-boulot, mais aussi quelqu’un de très sympathique », confirment ceux pour qui le fait d’être sous ses ordres n’empêchait pas de connaître certains aspects de sa vie personnelle, comme ses vacances régulières à Cannes, dans le quartier de la Bocca, où il aurait fini par faire l’acquisition d’un appartement. « Il trouvait même des possibilités de logement dans son immeuble à des collègues, se souvient un ancien de l’usine. Certains y sont même partis plusieurs fois en vacances. »
On le voyait également quotidiennement à l’Hôtel du centre – dont les propriétaires actuels ont conservé le nom, en lui ajoutant celui de « La Pomme d’amour » pour la partie restaurant, rue de la Liberté. Célibataire, sans enfant, il y déjeunait chaque jour. On le décrit comme agréable, bon payeur, capable de plaisanterie mais parfois un peu directif : « S’il demandait un café très serré, il fallait qu’il le soit vraiment », se remémore un témoin de l’époque. « C’est là que les hommes de Gueugnon se réunissaient », retrace un ancien collègue, avec une affluence particulière les jours de match. « Robert Pichard était toujours là, avec son chien. Il y avait, en quelque sorte, son rond de serviette », replace Jean, qui résume, sarcastique : « En fait, il buvait l’apéro avec les pères des gamins qu’il tripotait. »
Un lieu de vie central, sorte de symbole à lui tout seul du Gueugnon de l’époque car fréquenté autant par les cadres de l’usine que par les dirigeants et joueurs du FCG. Robert Pichard, par sa double appartenance à l’usine et au club, apparaît lui aussi en exacte résonance avec cette particularité que Gueugnon partage, historiquement, avec d’autres villes comme Sochaux, Saint-Étienne ou Roubaix, dans lesquelles l’usine qui fait vivre la ville est intimement liée à son club de football, que parfois même elle finance et administre.
« Ton chef à l’usine,
c’était ton chef dans la vie »
« Le bureau du secrétariat général du club était à l’époque à l’intérieur de l’usine, comme un service à part entière ! », s’exclame Michel Berthommier. Si les Forges (Aperam depuis 2011), ne sont plus aujourd’hui, pour le FCG, qu’un sponsor parmi d’autres – installateur de panneaux solaires, hypermarché, fabricant de cercueils…–, il y eut une époque où non contents d’employer plus de 3 000 personnes, les dirigeants avaient fait le choix de salarier les joueurs de foot, en les faisant travailler à l’usine le matin, de façon à ce qu’ils soient libérés le reste de la journée, et puissent s’entraîner.
Une illustration de l’époque du « footballeur ouvrier », mais avec des conditions de travail plus favorables que celles qu’a pu connaître, par exemple, l’un des célèbres représentants du terme à l’AS Saint-Étienne, Aimé Jacquet.
« Les patrons avaient imaginé ça pour avoir des résultats sur les terrains », résume Michel Berthommier, qui a lui-même, jusqu’en 1986 et sa retraite sportive, expérimenté cette organisation, et certaines des retombées que générait logiquement ce statut à part : quand ils avaient fait honneur à leurs collègues le week-end, les vaillants sportifs étaient accueillis par des applaudissements à l’usine. « Mais quand ils avaient perdu, c’était une autre affaire le lundi matin », s’amuse un ancien des Forges, qui enregistre aussi 25 ans de bénévolat au FCG. Sarcasmes et quolibets fusaient alors des ateliers.
Un genre de juste retour des choses, parce qu’au fond, le football gueugnonnais devait tout à l’usine et son acier. Comme, des décennies plus tôt, les salariés devaient leur école, leurs soins médicaux, leur église, leur cimetière, leur hospice, parfois leur maison, et leur épicerie à prix coûtant – la célèbre Coop – à la générosité des Campionnet, entrepreneurs qui ont fait de Gueugnon un fleuron industriel à la réputation mondiale. Et dont les méthodes paternalistes auront laissé des traces dans les esprits et les façons de vivre bien après leur retrait de l’usine.
« Il faut vraiment se rendre compte que c’était une autre époque que celle d’aujourd’hui. » Évoquant la fin des années 70 et le début des années 80, quand certains de ses amis ont été agressés par Robert Pichard, Xavier* souligne : « Ton chef à l’usine, c’était ton chef dans la vie. On ressentait cette hiérarchie partout. Le paternalisme existait vraiment. »
De quoi expliquer que les viols et attouchements aient pu perdurer au moins une dizaine d’années, peut-être davantage ? Les victimes et ceux qui ont assisté aux faits, alors enfants ou ados, et avec qui nous avons discuté, en sont convaincus : « Tout le monde savait », a-t-on entendu à plusieurs reprises. « Les autres encadrants ne pouvaient pas ne rien voir. » « Sa position devait le protéger. »
Des allégations qu’a réfutées pourtant en bloc, et avec véhémence, un ancien dirigeant du club joint par téléphone. Lui a côtoyé de près Robert Pichard, ce qu’il n’a pas nié. Mais il a aussitôt assuré n’être « au courant de rien », tout en reconnaissant que le sujet était « très délicat », et arguant finalement que « les gamins de l’époque racontaient bien ce qu’ils voulaient », avant de nous menacer de porter plainte si nous révélions son identité.
Amnésie partielle donc, d’autant plus étonnante qu’elle ne colle pas avec le souvenir d’un bénévole, qui se rappelle clairement « ce jour où, vers 1985 ou 1986, [il] entend dire qu’un dirigeant a été viré parce qu’il faisait des attouchements sur les gamins ». Il se souvient de son propre effarement, et en balbutie encore, plus de 40 ans après : « C’est impensable de faire ça, impensable. Ça m’a vraiment choqué. » Le nom de Pichard circule alors, mais il pense ne jamais l’avoir rencontré : « Lui naviguait dans les hautes sphères », précise-t-il. A l’époque, il entend dire qu’un enfant se serait plaint. D’autres témoins croient savoir qu’un dirigeant avait pris Robert Pichard « sur le fait », dans les douches, avec un jeune garçon. « Mais ça a été étouffé, rapidement plus personne n’en a parlé », poursuit-il.
« Il se disait qu’il était parti tôt à la retraite et qu’il s’était installé dans le Sud », se remémore François. Du côté des Forges, c’est en effet officiellement la retraite qui conduit Robert Pichard à quitter Gueugnon. Il a alors environ 55 ans.
Que sa position respectée aux Forges et au FCG ait, d’une façon ou d’une autre, favorisé l’omerta, est une supposition qui prend une teneur particulière au regard du témoignage d’Olivier Lauprêtre. Car si à l’époque les enfants se confiaient peu à leurs parents, avec lesquels ils partageaient sans doute moins d’intimité qu’aujourd’hui, lui leur a raconté – presque par inadvertance – ce qui lui était arrivé. Et leur réaction est édifiante.
Olivier Lauprêtre dit avoir été violé par Robert Pichard au cours d'une prétendue visite médicale. Photo Émilie Bousseau
Olivier Lauprêtre dit avoir été violé par Robert Pichard au cours d'une prétendue visite médicale. Photo Émilie Bousseau
« Quelques jours après ce qui s’était passé dans le vestiaire, nous sommes à une fête de conscrits. Je vois que mon père va parler au téléphone et il revient en disant aux autres qu’il était en train de discuter avec quelqu’un qu’il appelle Pichard. À ce moment-là, je crois qu’il parle de celui du club, ce qui en fait n’était pas le cas. C’était un autre Pichard. Là, je lui dis : "Ah bon ? Tu connais le médecin du club ?" »
Olivier voit ses parents blêmir. Ils l’interrogent, veulent comprendre ce qui explique les propos de leur fils. « Comment ça, le médecin du club ? », lui demandent-ils. Et le jeune garçon raconte, naïvement, ce qu’il a vécu.
« Je me souviens de ma mère qui regarde mon père et qui lui dit : "ce Pichard, il a une place importante à l’usine, il ne faudrait pas qu’il te fasse avoir des ennuis". » Le père d’Olivier se tourne alors vers lui et lui demande s’il veut qu’il aille en parler aux dirigeants du club. « J’avais entendu ce que ma mère avait dit, j’ai évidemment répondu que non », souffle le quinquagénaire, meurtri par le comportement d’adultes censés le protéger. Son exemple illustre en tout cas que la position sociale de Pichard lui a certainement parfois permis, sans même avoir besoin d’user de menaces, de bénéficier d’une impunité alimentée finalement par les familles des victimes elles-mêmes.
« Ce Pichard, il a une place importante à l’usine,
il ne faudrait pas qu’il te fasse avoir
des ennuis »
Encore aujourd’hui, certaines victimes elles-mêmes mettent en avant l’argument selon lequel il s’agissait d’une autre époque.
Comme si les viols ou les attouchements subis par des mineurs ne relevaient pas de la même gravité il y a 40 ans, ou comme si le contexte du moment pouvait, sinon excuser, du moins expliquer l’omerta.
« Ce n’était pas grand-chose. » Voilà ce que la fille de Jean reçoit comme réponse lorsqu’au cours d’une soirée, à l’été 2025, elle interroge deux anciens copains de son père, qui jouaient au foot, enfants, au club de Gueugnon et qui ont depuis longtemps quitté la cité des Forges pour leurs études et le travail.
Pour la jeune femme de 21 ans, à qui son père s’est confié peu de temps avant sur ce qu’il a vécu, le propos n’est pas entendable. « Moi, j’en ai parlé avec une certaine gravité, se souvient-elle. Mais l’un d’eux minimisait beaucoup les faits, tandis que l’autre préférait ne pas en reparler. C’était lunaire », résume-t-elle.
Si au cours de la discussion, elle obtient des deux quinquagénaires la confirmation qu’il se passait « des trucs » avec Robert Pichard, le récit presque léger qui en est fait ne colle pas avec la gravité des sévices.
Des sévices qui auraient justifié que la gendarmerie soit alertée, au moment où l’affaire est découverte. Car même à l’époque, les faits que rapportent les victimes sont évidemment passibles de poursuites judiciaires. Et pas des moindres. Ils le sont depuis longtemps – le code pénal de 1810 mentionne et punit déjà les viols et les attentats à la pudeur sur mineurs de moins de 15 ans – mais depuis la loi du 23 décembre 1980, la définition du viol est plus précise et ne se limite plus à « la pénétration d’un vagin par un pénis » : « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature que ce soit » (anal, buccal, digital), est alors reconnu comme un viol… et passible des assises et de peines de prison pouvant aller de dix à vingt ans lorsqu’ils ont été commis sur « un mineur de quinze ans ».
L’attentat à la pudeur, « commis ou tenté sur la personne d’un mineur de quinze ans » peut quant à lui amener son auteur en cellule pour trois à cinq ans, voire davantage lorsque la personne a « abusé de l’autorité que lui confèrent ses fonctions ». « De nos jours, il aurait fini en prison », résume une victime. C’est pourtant le silence qui a entouré son départ. Comme un problème que l’on règle en famille.
Aujourd’hui, un profond sentiment d’injustice habite certaines des victimes. « Je ne supporte pas l’idée que moi, je sois toujours en train de me soigner à cause de ça et que lui ait continué sa vie tranquillement, sans être inquiété pour ce qu’il a fait », fulmine Lucien.
Le quinquagénaire a tenté de s’adresser à la justice, en allant porter plainte à la gendarmerie de Gueugnon il y a environ cinq ans. Trop tard. « Ils se sont renseignés, mais comme Pichard était mort, on ne pouvait plus rien faire. »
Un peu plus tôt, Olivier Lauprêtre y avait pensé, lui aussi. Sans parvenir à franchir le pas.
Que se serait-il passé si lui, ou d’autres parmi les dizaines de victimes de Robert Pichard, étaient allés porter plainte avant le décès de leur agresseur ? Sans doute les enquêteurs se seraient-ils intéressés, aussi, à la vie qu’il a menée, jeune retraité, à Cannes, à partir de 1985 ou 1986… où il aurait, d’après ce qu’on a rapporté à Lucien, endossé à nouveau des missions dans une association sportive.
« On m’a raconté qu’un club de Cannes avait contacté le FCG pour se renseigner sur lui, parce qu’un gamin de là-bas s’en était plaint. Et que quelqu’un du club de Gueugnon aurait fait une lettre aux dirigeants de Cannes pour dire que Pichard était un mec bien. »
L’homme qui aurait pris la plume pour défendre la réputation de l’ancien dirigeant – et lui éviter de probables ennuis –, Lucien l’a bien connu. Et ne pardonne pas sa réaction, lorsqu’il s'est confié auprès de lui, il y a quelques années. « Je lui ai raconté ce que j’avais subi, et il m’a répondu "mais laisse tomber, il est mort" ».
Robert Pichard est en effet décédé en septembre 2014, à l’âge de 83 ans, dans un Ehpad de la banlieue lyonnaise, sans jamais avoir dû s’expliquer pour ce qu’il avait fait aux petits footballeurs de Gueugnon.
De leurs visages innocents et de leur enfance brutalement meurtrie, il se peut même qu’à la fin de sa vie, il ait tout oublié : atteint de la maladie d’Alzheimer, son esprit a peut-être doucement gommé les épisodes de sa propre histoire. L’amnésie volontaire et prolongée de certains témoins aura, elle, interdit pour toujours aux victimes d'obtenir réparation.
N'ayant pas été jugé, Robert Pichard reste présumé innocent des faits qui sont relatés ici.
Un contrôle renforcé des encadrants sportifs, mais l'épineux problème du bénévole sans licence
Les dirigeants actuels du FC Gueugnon confirment que le contrôle des antécédents judiciaires des encadrants sportifs, professionnels et bénévoles, a été significativement renforcé. Mais ils pointent également le cas de tous ceux qui « donnent un coup de main ».
« On a eu le cas il y a environ quatre ans : on allait recruter un éducateur, qui venait de Bretagne. Mais la procédure a fait qu’on a pu être prévenus avant qu’il faisait l’objet d’une enquête », se souvient Christophe Noluveau, directeur général du FC Gueugnon. Le club accueille aujourd’hui environ 250 enfants, des U6 aux U18, « sans compter les Baby », les tout-petits de 3 à 5 ans. S’agissant de leur encadrement, « on a donc des garde-fous », résume-t-il. Ce que confirme Yohann Cassier, directeur administratif du District de football de Saône-et-Loire : « Aujourd’hui, même une condamnation très ancienne peut ressortir et empêcher une personne de prendre sa licence, en tant que dirigeant, éducateur ou bénévole. »
Christophe Noluveau, directeur général du FC Gueugnon, et Michel Berthommier, vice-président du club et ancien joueur.
Christophe Noluveau, directeur général du FC Gueugnon, et Michel Berthommier, vice-président du club et ancien joueur.
Depuis les révélations de cas de pédocriminalité dans le sport, notamment par le média indépendant Disclose fin 2019, le contrôle des antécédents judiciaires des encadrants sportifs, professionnels et bénévoles, a été significativement renforcé. Le contrôle d’honorabilité des éducateurs, arbitres, dirigeants et volontaires, se fait désormais de façon automatisée, à partir du dépôt des données d’identité des demandeurs de licence par les fédérations, et permet de vérifier les antécédents judiciaires de ces personnes.
Qui dit licence, dit contrôle
Reste le cas de tous ceux qui « donnent un coup de main », ponctuellement ou non, dans les clubs sportifs, sans être licenciés : « C’est toute notre difficulté, convient Yohann Cassier. C’est pour ça qu’on incite vraiment tout le monde à se licencier. » Car qui dit prise de licence, dit contrôle. « Sans ça, c’est la responsabilité du président du club qui est engagée », souligne le représentant du District.
Qui assure que la prévention des violences sexuelles et sexistes est une priorité au sein des clubs de foot du département : « Beaucoup d’actions sont mises en place, les éducateurs sont formés. On a des campagnes de communication au niveau national, des outils qu’on déploie à notre niveau. » La problématique apparaît aussi « dans le parcours de tout jeune joueur, avec des intervenants chargés de sensibiliser, de détecter ». « Il y a aussi un psychologue affecté au Pôle Espoirs, auquel les enfants peuvent s’adresser », précise Yohann Cassier.
Association Colosse
aux pieds d'argile
« Aider les victimes, protéger les enfants
pour qu’ils ne le deviennent pas »
Claire Lailheugue, directrice de la communication de l'association Colosse aux pieds d'argile
Claire Lailheugue, directrice de la communication de l'association Colosse aux pieds d'argile
L’association Colosse aux pieds d’argile lutte contre les violences sexuelles, le harcèlement et le bizutage en milieu sportif, mais aussi partout où il y a des enfants à protéger, en milieu scolaire par exemple. Elle organise des missions de prévention et accompagne juridiquement les victimes.
Comment et pourquoi est née l’association Colosse aux pieds d’argile ?
« Elle a été fondée dans les Landes, à Saint-Paul-lès-Dax, en 2013, par Sébastien Boueilh. Il était rugbyman, d’un bon niveau, et a été victime de viols pendant plus de cinq ans. Il a gardé le silence jusqu’à ses 30 ans. C’est à l’issue du procès qui a condamné son agresseur à 10 ans de réclusion criminelle qu’il s’est demandé ce qu’il pouvait faire pour aider les enfants qui en sont victimes, et potentiellement protéger les enfants pour qu’ils ne le deviennent pas. Il y a eu un écho hyper favorable, aussi, du fait de son témoignage : un homme, rugbyman, qui cassait tous les stéréotypes de l’image qu’on pouvait se faire d’une victime. L’association est aujourd’hui reconnue d’utilité publique, on est 33 salariés présents sur toute la France. »
Quels sont les objectifs et missions de l’association ?
« Lutter contre les violences sexuelles faites aux enfants. Pour ce faire, on a deux missions. La première est une mission de prévention : on sensibilise les jeunes à partir de 7 ans et les adultes, et on forme les professionnels et les bénévoles. Quasi systématiquement, quand on intervient, on constate qu’on libère la parole, que des choses sortent. Il fallait donc se structurer pour accompagner ensuite, gratuitement, cette libération de parole : notre seconde mission est d’accompagner les victimes, les témoins et les structures impactées. On a des psychologues et des juristes salariés de l’association, on recueille les témoignages, on accompagne les dépôts de plainte, on est là lors des procès d’assises, et on propose des groupes de parole et des séjours de résilience dans un objectif de reconstruction. »
Qui peut vous solliciter ?
« On a un fort ancrage en milieu sportif, puisqu’on est conventionnés avec plus de 40 fédérations, mais au fil du temps on a élargi nos milieux d’intervention. On intervient beaucoup en milieu scolaire, dans l’animation, partout où il y a des enfants. »
Ressentez-vous une prise de conscience du problème depuis le lancement de l’association ?
« Dans le milieu sportif, il y a eu une prise de conscience, notamment après le témoignage de Sarah Abitbol en 2020. Il y a surtout eu une réaction du ministère des Sports, qui agrée les fédérations sportives et impose de nommer des référents sur la question des violences sexuelles. Une cellule en interne a été créée pour signaler des faits. Mais il faudrait que les autres milieux suivent le pas et qu’il y ait une réelle volonté politique et des moyens derrière. Il faudrait apprendre à détecter les signaux, forts ou faibles, qu’un enfant en souffrance envoie. »
Quels signes peuvent justement alerter ?
« Tout changement de comportement durable, de l’absentéisme, un repli sur soi, des conduites hyper sexualisées. Chez des petits de maternelle, par exemple, il peut y avoir de la masturbation compulsive, une énurésie ou une encoprésie. Le corps parle. Des scarifications peuvent alerter ; ça ne veut pas dire forcément qu’il s’agit de violences sexuelles, mais ça doit interpeller. »
Côté prévention, sur quoi est-il important d’insister ?
« Il faut apprendre aux enfants ce qui est interdit, ce qu’un adulte n’a pas le droit de faire, ce qu’eux n’ont pas le droit de faire (la notion de consentement). Les aider à identifier les personnes de confiance de leur entourage, à qui ils peuvent parler. En France, la majorité des victimes sont agressées à partir de l’âge de 9 ans, donc si on a des actions de prévention avant cet âge-là, on peut espérer éviter beaucoup de cas. »
Pour contacter l’association (obtenir de l’aide, alerter sur une situation ou se renseigner pour une intervention) : contact@colosse.fr ou 05 58 48 40 48/07 50 85 47 10. www.colosse.fr
Consentement, délais de prescription… que dit la loi aujourd’hui pour les mineurs victimes de violences sexuelles ?
Pas de consentement possible pour les moins de 15 ans
Les mineurs disposent d’une protection spécifique : il est impossible, depuis 2021, pour un adulte d’invoquer le consentement d’un enfant de moins de 15 ans, la loi considérant qu’un mineur de moins de 15 ans (de moins de 18 ans pour les viols incestueux) ne peut pas consentir à une relation sexuelle avec un majeur.
Des délais de prescription plus longs
Le viol sur mineur est un crime. La victime peut porter plainte jusqu’à 30 ans après sa majorité, donc quel que soit son âge au moment du viol, le dépôt de plainte est possible jusqu’à ses 48 ans.
Dans le cas des agressions sexuelles sur mineur, la prescription est de 10 ou 20 ans après la majorité de la victime (la durée dépend de la qualification exacte de l’infraction et des circonstances aggravantes).
La loi du 21 avril 2021 introduit la notion de prescription glissante : lorsque l’auteur commet une nouvelle infraction sexuelle sur un autre mineur avant que la première affaire ne soit prescrite, la prescription de la première affaire peut être prolongée jusqu’à la date de prescription de la seconde. Cette réforme a été adoptée après le constat que certains agresseurs poursuivent leurs actes sur plusieurs victimes pendant des décennies, et qu’il fallait éviter qu’ils échappent aux poursuites qui concernent d’anciennes victimes.
La prescription glissante ne s’applique en revanche pas pour les affaires déjà prescrites avant le 21 avril 2021.
Les délais de prescription ont été allongés afin de tenir compte des révélations souvent tardives des victimes, les enfants agressés sexuellement étant particulièrement sujets à l’amnésie traumatique. Des associations de victimes et des personnalités publiques militent d’ailleurs pour une levée de la prescription en cas d'amnésie traumatique.
En 2023, une commission d'enquête révélait des années d’inaction et de fautes face aux violences sexuelles dans le sport
« Notre système a fauté, régulièrement et depuis trop longtemps, à tous les étages » ; « Un système qui a protégé des agresseurs et sanctionné des victimes et ceux qui cherchaient à les protéger » ; « Un entre-soi qui engendre l’omerta. »
Les propos sont durs, à la hauteur de la violence du constat. En juin 2023, est lancée, à l'initiative du groupe Les écologistes - Nupes à l’Assemblée, une vaste commission d’enquête « relative à l’identification des défaillances de fonctionnement au sein des fédérations françaises de sport, du mouvement sportif et des organismes de gouvernance du monde sportif », dont une grande partie est dédiée aux violences sexistes et sexuelles et aux discriminations. Ce travail intervient près de quatre ans après la prise de conscience qui a suivi les révélations de l’ancienne patineuse artistique Sarah Abitbol et entraîné la mise en place d’un certain nombre de mesures visant à garantir la sécurité des mineurs dans le milieu sportif.
Le rapport qui découle de l’enquête, six mois plus tard, rédigé après une centaine d’auditions et la consultation de dizaines de rapports ou audits, permet de dresser le constat inquiétant d’un véritable problème dans le milieu sportif où régneraient encore une « culture du viol » parfois, du silence souvent. Et des manquements répétés à la protection des jeunes sportives et sportifs.
Une multiplication des facteurs de risques
dans le milieu sportif
Parmi les 5,5 millions de femmes et d’hommes adultes qui ont été victimes de violences sexuelles dans leur enfance, 150 000 l’ont été dans le milieu sportif. Un secteur, vivier de proies potentielles pour les pédocriminels, qui multiplie les facteurs de risque : l’âge des pratiquants, qui les rend plus vulnérables face à l’agresseur, et les empêche souvent de percevoir le caractère délictuel ou criminel des actes perpétrés, la relation particulière entre l’entraîneur et l’entraîné, « la domination du genre masculin et des stéréotypes de genre », mais aussi un rapport particulier au corps, devenu « outil de performance […], pesé, étiré […], touché par votre kiné, votre médecin, votre entraîneur ». À cela s’ajoutent parfois le rêve d’une carrière qui peut aveugler les parents, ainsi qu’une accumulation de situations à risques, dans « le huis-clos de l’entraînement », les situations de « promiscuité corporelle et de nudité dans les vestiaires, les douches » ou encore les déplacements hors de la maison.
Une culture du silence
Les travaux de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) mettent en avant une autre particularité du monde sportif : « Les actes sont connus d’autres personnes. Cela se sait. »
Lorsqu’un enfant, dans le milieu sportif, révèle ce qu’il subit à un adulte, ses confidences resteraient sans effet dans 60 % des cas, selon l'ancien président de la Ciivise, Édouard Durand. Ou bien c’est la victime qu’on sanctionne, comme le montrent des témoignages, recueillis par des membres de la commission d’enquête : « Lorsque j’en ai parlé, à 20 ans, j’ai été exclue de ce pôle Espoirs [de judo, NDLR] où je m’entraînais. À l'époque, très peu de gens m’ont crue et j’ai été traitée en paria dont il fallait se débarrasser », raconte Marie David, professeure de judo.
C’est bien souvent parce que l’agresseur continue et s’attaque à d’autres enfants que les victimes parlent ou continuent à le faire malgré les obstacles ou les menaces : cela se vérifie, d’après le rapport de la commission d’enquête, auprès d’un tiers des témoignages exprimés dans le milieu sportif (contre 20 % au sein des autres milieux). Ce qu’illustrent les propos de Sarah Abitbol, pionnière, en 2020, dans la libération de la parole des victimes de violences sexuelles, notamment dans le sport, que la commission d’enquête a entendue : « Je ne pouvais plus supporter l’idée que mon agresseur soit dans un club de patinage artistique et qu’il puisse de nouveau reproduire ce qu’il m’a fait. »
Des défaillances des fédérations sportives et de l’État
Nombreuses sont les affaires des dernières années qui révèlent que des agresseurs, dont les actes avaient déjà été signalés (dans certains cas condamnés) ont pu poursuivre leurs agissements. C’est le cas pour Gilles Beyer, entraîneur de Sarah Abitbol qu’elle et d’autres sportives ont accusé de viols. Alors que deux jeunes filles mineures dénoncent son comportement inapproprié début 2000, qu’il fait alors l’objet d’un rapport de l’Inspection générale et quitte son poste de conseiller technique sportif, il n’a pas à répondre de ses actes ni ne perd ses fonctions dans le milieu du patinage, où il continue à « fréquenter les vestiaires du club et les patineuses qui s’y trouvaient », jusqu’à ce que le scandale éclate… en janvier 2020. Et le cas de cette homme, décédé avant d’avoir été jugé, est loin de constituer une exception.
Selon la commission d’enquête, de telles situations mettent en évidence des déficiences structurelles dans la gouvernance d’un monde sportif à l’architecture complexe, qui mêle État et fédérations. Face à cette situation, la rapporteure de la commission d’enquête, Sabrina Sebaihi, a insisté sur la nécessité d’un « choc de contrôle, de démocratie et de transparence », appelant de ses vœux la création d’une autorité administrative indépendante dédiée aux violences sexuelles et sexistes, pour que les affaires ne soient plus gérées en interne et bénéficient d’un traitement égal. Cette instance n’existe toujours pas aujourd’hui, l’actuelle ministre des sports, Marina Ferrari, n’y étant d’ailleurs pas « philosophiquement favorable », comme elle le disait à L’Équipe en avril dernier.
Près de 1 200 interdictions d’exercer prononcées en cinq ans grâce à la cellule de traitement des signalements de violences, Signal-Sports
« Un premier levier indispensable à la libération de la parole. » C’est en ces termes que l’actuelle ministre des Sports, de la Jeunesse et de la Vie associative, Marina Ferrari, définit Signal-Sports, la cellule nationale de traitement des signalements de violences dans le sport, lancée en décembre 2019.
En cinq ans, le dispositif a reçu plus de 2 600 signalements de violences (sexuelles dans 60 % des cas), dont 1 135 ont abouti à des interdictions d’exercer pour les personnes mises en cause. Un nombre de signalements qui s’accélère dans les dernières années, avec 872 signalements qui ont entraîné l’ouverture d’une enquête administrative, rien que pour l’année 2025 (+ 64 % par rapport à 2024, + 140 % par rapport à 2023). 90 % des mis en cause sont des hommes en 2025 (98 % dans le cas des violences sexuelles et sexistes) ; dans 76 % des cas de signalements pour violences sexuelles et sexistes, les victimes sont mineures.
Signal-Sports s’adresse à tout le monde : victimes, témoins, associations, pratiquants amateurs comme sportifs de haut niveau, mineurs ou majeurs. Les faits signalés peuvent concerner les violences sexuelles ou sexistes, physiques, et psychologiques, l’objectif étant de prendre en charge rapidement les victimes, de les protéger (en écartant le plus vite possible les mis en cause), et de les diriger vers les dispositifs d’accompagnement adaptés, de coordonner les acteurs impliqués, d’accompagner et suivre les enquêtes, de former les acteurs de terrain.
À noter que depuis le 19 novembre 2025, l’affichage de l’information sur la cellule Signal-Sports est obligatoire dans tous les établissements où se pratique une activité physique ou sportive.
Pour signaler : signal-sports@sports.gouv.fr
Cette époque
où la pédophilie
avait ses défenseurs
Le contexte sociétal, au niveau national, n’est pas, à l’époque où Robert Pichard agresse des petits garçons, favorable à la prise en compte de la parole de victimes de pédocriminalité.
Les années 1970 et 1980 en France sont en effet marquées par des tentatives, multiples et répétées, de faire passer la pédophilie pour une pratique acceptable, et ses pourfendeurs pour des réactionnaires.
« Pour ou contre la pédophilie ? », serait-on tenté de résumer la teneur des discussions de l’époque, dépeinte par l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu, dans son ouvrage Histoire de la pédophilie, publié en 2014. Car sous couvert de défendre l’émancipation et les libertés (entre autres sexuelles), de nombreux intellectuels et artistes français vont assumer, voire revendiquer, que des adultes puissent avoir des rapports sexuels avec des mineurs qu’ils estiment consentants, et qui ont eux-mêmes « droit au désir ».
« Trois ans de prison pour des caresses et des baisers,
cela suffit »
En janvier 1977, les journaux Le Monde, puis Libération, publient une tribune initiée par Gabriel Matzneff, défendant trois hommes incarcérés en préventive depuis plus de trois ans, pour avoir abusé sexuellement de mineurs de moins de 15 ans. « Trois ans de prison pour des caresses et des baisers, cela suffit », affirmaient les signataires, parmi lesquels on retrouvait Louis Aragon, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Gilles Deleuze, André Glucksman, Bernard Kouchner, Jack Lang… parmi d’autres. Qui seront encore plus nombreux – s’y adjoindra même Françoise Dolto –, en mai de la même année, à signer un texte demandant que la loi décriminalise les rapports sexuels entre les adultes et les enfants de moins de 15 ans.
Le même journal Libération n’hésite pas à ouvrir ses pages de petites annonces aux pédophiles revendiqués – des faits pour lesquels le journal sera condamné en 1980 – et multiplie les textes plaidant pour les adultes ayant eu des rapports sexuels avec des enfants. Le quotidien publie une Lettre ouverte à tous les pédophiles, ou « un dessin du groupe Bazzooka, repris de la revue Regards modernes, montrant une fellation réalisée par une petite fille, sous le titre "Apprenons l’amour à nos enfants", retrace Anne-Claude Ambroise-Rendu.
Certains éditeurs ne rechignent pas à publier des auteurs qui assument leur pédophilie, à l’image de Tony Duvert qui écrit avoir eu des rapports sexuels « avec un bon millier de garçons », les plus jeunes âgés de 6 ans.
Quant à l’écrivain Gabriel Matzneff, qui dans les journaux, dans ses romans ou sur les plateaux de télévision, n’a jamais caché ses relations avec de très jeunes filles et petits garçons – certaines relevant de la prostitution infantile –, il pavoise encore, en mars 1990, devant un Bernard Pivot badin qui l’interroge sur ses goûts en matière de partenaires sexuels.
« Reconnaître publiquement les faits et responsabiliser l’agresseur et le collectif »
Marie Chartron, chercheuse
Marie Chartron est l'autrice de Penser les violences sexuelles, aux Éditions La Découverte. Photo Joseph Paris
Marie Chartron est l'autrice de Penser les violences sexuelles, aux Éditions La Découverte. Photo Joseph Paris
Dans son livre Penser les violences sexuelles, issu de sa thèse, la philosophe et documentariste Marie Chartron s’intéresse aux mécanismes qui vont contribuer à la mise en place des agressions sexuelles. Si la violence est un thème longuement développé au cours de l’histoire de la philosophie, notamment politique, celui des violences sexuelles est peu théorisé, sauf dans de rares cas : chez Simone de Beauvoir, dans Le Deuxième Sexe, ou pour les mouvements féministes des années 1960 et 1970 qui vont penser le viol et le présenter comme un problème politique.
Ce qui rend les résultats de la réflexion de Marion Chartron aussi inédits qu’indispensables. Ils sont en tout cas particulièrement éclairants lorsqu’on les met en perspective avec les faits qui se sont produits à Gueugnon.
Les rapports de pouvoir et de domination, terreau des violences sexuelles
Pour Marie Chartron, le viol n’est pas que le fruit d’une domination genrée, de l’homme sur la femme. D’autres logiques de pouvoir structurel et situationnel sont à l’œuvre et rendent possibles les violences sexuelles, particulièrement dans le cas des viols sur mineurs : « Les rapports d’âge, d’autorité, les logiques familialistes »… représentatives des systèmes à l’organisation patriarcale.
« Les violences sexuelles sont donc des injustices sociales, structurelles, fondées sur des inégalités de pouvoir. » Des éléments que l'on retrouve dans le fonctionnement de l’Église, théâtre d’un nombre effarant de cas de pédocriminalité, mais l’affaire de Gueugnon pourrait en constituer une autre illustration. Face à Robert Pichard, les enfants apparaissent pris dans un rapport de domination sous-tendu par son âge et son autorité. On peut aussi relever indirectement « une domination économique, avec le levier que peut constituer une position de pouvoir dans l’usine qui a fondé le club de sport » où ces violences ont été perpétrées, relève Marie Chartron.
Le silence des victimes
Au chapitre des raisons qui peuvent expliquer que les victimes, surtout lorsqu'elles sont jeunes, se taisent souvent sur ce qu’elles ont subi, Marie Chartron place le concept de confusion des langues, dont le médecin et psychanalyste Sandor Ferenczi est à l’origine, en 1933. « Quand un enfant est victime de la prédation sexuelle d’un adulte, il y a comme une confusion entre la langue sexualisée de l’adulte, qui sexualise et érotise l’enfant, à des fins de pouvoir, et l’enfant qui place sa confiance en cet adulte de référence envers qui il peut témoigner d’un besoin de tendresse qui n’a rien à voir avec quelque chose de sexuel », explique l’autrice. L’enfant, qui ne peut se représenter l’intention sexuelle de l’adulte, adopterait un comportement quasi automatique.
Les jeunes adolescents ont perçu le caractère anormal des gestes de Robert Pichard. Ils en parlaient entre eux, ou tentaient d’échapper aux situations les mettant en présence du prédateur, mais sans en référer à des adultes. Ils ont pu agir ainsi parce qu’ils étaient pleinement conscients de l’autorité qu’il représentait, « non seulement pour eux mais aussi vis-à-vis de leurs parents et de la communauté ».
On peut aussi penser qu’ils ont pu être influencés par des représentations de genre. Comme le souligne Marie Chartron, « il peut être encore moins représentable et dicible pour un garçon d’avoir été victime de violence sexuelle que pour une fille ». De surcroît dans un environnement comme celui du football, souvent vecteur de clichés virilistes, où l’agression peut être vécue par la victime comme une féminisation.
Une responsabilité collective
La chercheuse insiste sur l’idée de responsabilité collective, celle du groupe qui ne protège ni n’aide la victime de violences sexuelles. Ce groupe portant alors une part de responsabilité importante dans l’avènement et la durée des agressions, comme dans leur interprétation et dans l’intensité des conséquences psychologiques sur les enfants agressés. « Le mécanisme du silence ne s’ancrerait pas dans la jeune victime sans l’assentiment, ou au minimum l’indifférence de l’entourage », écrit Marie Chartron. Qui cite également l’anthropologue Dorothée Dussy et son concept de « pédagogie de l’écrasement » : « Pour l’enfant qui est en train de grandir, de former sa personnalité, le monde adulte est la norme, explique la chercheuse. S’il n’a pas affaire à d’autres instances, d’autres référents qui peuvent faciliter la qualification des faits puis la dénonciation, il peut se dire qu’il ne peut rien faire car ce qu’il vit est le monde vers lequel il va. Dans ces âges-là, l’enfant touché peut apprendre à accepter la situation - et celles qui se produiront à l’avenir - parce qu’on lui apprend à subir et à se taire. »
Quelle justice pour réparer et prévenir ?
La responsabilité collective des violences sexuelles, qui traduisent le type de fonctionnement de la société dans laquelle elles ont toujours eu lieu et continuent de le faire – le scandale des animateurs du périscolaire à Paris en étant un exemple des plus récents – invite en tout cas à s’interroger, d’après la philosophe, sur la façon dont l’institution judiciaire gère ces faits, mais aussi plus profondément sur ce que devrait être la justice sociale vis-à-vis des violences sexuelles. Juger un agresseur – quand le délai de prescription ou le décès du prévenu ne le rendent pas impossible – est certes une tentative de réparation. Mais elle ne règle ni les dommages, ni ne responsabilise l’agresseur et la communauté qui l’a laissé faire. Surtout, elle ne change pas la société. Des ambitions auxquelles tente de s’atteler la justice
« transformatrice », développée à l’origine aux États-Unis et au Canada, dans des petites communautés marginalisées et isolées
« qui ne voulaient ou ne pouvaient pas avoir recours à la justice pénale ».
Si ce type de justice n’a jamais été mis en place à l’échelle d’une société entière, ses principes ont le mérite de proposer « une grille d’analyse par rapport à la responsabilisation de la société ». « Il s’agit de voir quelles causes sociales ont rendu possible la violence, et les transformer », développe Marie Chartron. La justice transformatrice implique de reconnaître publiquement les faits, et de responsabiliser l’agresseur et le collectif, en analysant la situation de façon globale, sans se limiter à la relation entre la victime et son agresseur. Qu’il s’agira de transformer plutôt que de seulement punir.
« À sa manière, en France, la Ciase, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise, qui a enquêté puis rendu un rapport en 2021, invite publiquement l’Eglise à reconnaître sa responsabilité institutionnelle, systémique et civique dans la perpétuation des violences subies par au moins 330 000 mineurs depuis 1950. Une responsabilité qui va au-delà de celle de l’agresseur », relève Marion Chartron.
Autre principe essentiel de la justice transformatrice, que l'on retrouve dans les préconisations de la Ciase : « La priorité accordée à la victime, qui passe notamment par la présomption de véracité de son récit, et la reconnaissance, par la collectivité concernée des violences qu’elle a subies, même lorsque l’agresseur est mort. »
